LE MONDE | 15.11.05
QALUIT (CANADA) ENVOYÉE SPÉCIALE
Qui eût cru voir un jour des ours polaires aussi maigres que les vaches
sacrées de l'Inde ? Pas Simon Awa, haut fonctionnaire au ministère de
l'environnement du Nunavut. Dans son bureau d'Iqaluit, capitale de ce
territoire canadien dont 85 % de la population est inuite, il raconte
la
surprise des habitants de Clyde River voyant arriver deux ours
faméliques
dans leur village de l'île de Baffin, au nord du cercle arctique : "Du
jamais-vu ! Nous avons la plus grosse population d'ours polaires au
monde,
mais ils sont menacés de disparition à cause du réchauffement
climatique."
Avec la fonte de la banquise, ils peinent à tuer les phoques dont ils
se
nourrissent et moins d'oursons naissent.
Les ours, dont la chasse a été encadrée, ne sont pas les seuls à
souffrir du
changement climatique. Pour des raisons tant économiques que
culturelles,
les Inuits ne peuvent se passer de leur country food (phoques,
caribous,
ours, poissons...). "Chez vous, explique Sheila Watt-Cloutier,
présidente de
la Conférence circumpolaire inuite, le froid et la neige ont des vertus
récréatives. Ici, la nature est notre supermarché ; la glace est notre
moyen
de transport, un outil pour survivre, aller chasser ou pêcher en toute
sécurité."
Signe des temps : les Inuits, qui avaient huit saisons pour décrire les
variations du climat, n'en utilisent plus que quatre ! Autrefois
maîtres en
météo, les anciens se gardent désormais de prédire le temps, répétant
que
l'Arctique est entré dans l'ère de l'imprévisible. A la Maison des
aînés,
Sami Peter regarde le ciel : "Autrefois, les nuages nous disaient tout
du
temps des jours à venir. Maintenant, on attend le matin même pour
partir à
la chasse."
SOL DE PLUS EN PLUS MOUVANT
Au sortir d'une réunion de "terminologie" où l'on cherche de nouveaux
mots
en inuktitut pour parler d'ozone ou de gaz à effet de serre, Alice
Ayalik
souligne que, "l'hiver dernier, on n'a jamais eu la bonne neige pour
apprendre aux jeunes à construire des igloos".
Vendeur de poissons et de viandes sauvages, Jim Currie n'est pas
optimiste :
"Notre haute saison de pêche va de décembre à avril. Depuis trois ans,
les
conditions de gel sont mauvaises et il faut attendre janvier pour
s'aventurer sur la banquise." L'hiver dernier, dans le poissonneux
détroit
de Cumberland, l'eau a tant tardé à geler que les Inuits n'ont eu que
quelques semaines pour aller tendre leurs lignes de pêche sous la
glace,
entre deux treuils.
Pour l'instant, le poisson vedette qu'est l'omble de l'Arctique a pris
du
poids, mais James D. Reist, spécialiste canadien des poissons
arctiques, ne
donne pas cher de sa peau : "A hauteur du Labrador, il va profiter
d'une
hausse des températures mais, plus au nord, l'espèce sera désavantagée,
avec
une perte de nutriments liée au réchauffement de l'eau et une nouvelle
compétition, à armes inégales, du saumon de l'Atlantique remontant vers
le
nord."
L'intérêt des scientifiques pour les changements climatiques dans la
région
ne se dément pas. A l'Institut de recherche du Nunavut, Mary Ellen
Thomas
recense une quarantaine de projets. Leurs résultats compléteront le
rapport
sur les impacts du réchauffement de l'Arctique publié fin 2004. Pour
Mme
Thomas, toutefois, "ce rapport arrive dix ans trop tard, dix ans après
que
nous avons sonné l'alarme dans l'indifférence générale. La science
confirme
seulement nos craintes". Elle cite les pertes consistantes des
glaciers,
l'apparition d'insectes et de plantes inconnus sous ces latitudes, des
morues de l'Atlantique migrant au nord à la recherche d'eaux froides,
des
colonies de goélands décimées, des caribous malades...
"Les Inuits ne sont pas fâchés, mais inquiets, dit encore Simon Awa.
Nous
travaillons sur un plan d'action pour modifier nos comportements,
adapter
par exemple les normes de construction pour prendre en compte la fonte
du
permafrost", ce sol théoriquement gelé en permanence. Son dégel
accéléré est
préoccupant pour les bâtiments sur pilotis. Même ancrées profondément,
les
fondations de certains se retrouvent au niveau d'un sol de plus en plus
mouvant. Celles-là sont les premières à subir des dommages, souligne
Réjean
Jacques, entrepreneur québécois qui vit à Iqaluit depuis dix-sept ans.
"La
technique des pilotis a fait ses preuves, dit-il, mais on a peur parce
qu'on
ne sait pas jusqu'où va aller la désintégration du permafrost."
Anne Pélouas
Article paru dans l'édition du Monde du 16.11.05